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Bach, une vie en musique #6 : Leipzig II

Publié le 14 avril 2026 — par Paul Agnew

Où se vérifie l’adage que tout vient à point à qui sait attendre… Et se conclut le destin d’un compositeur « bien tempéré ». Souvenons-nous : à la suite des défections de ses concurrents, Bach a obtenu le poste de cantor à Leipzig. Il bénéficie enfin d’une sécurité financière et d’une précieuse autonomie, dont il compte bien profiter durant les années à venir…

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Johann Sebastian prend ses responsabilités à la Thomaskirche de Leipzig le 30 mai 1723. Il a 38 ans, cinq enfants, un mariage heureux et un poste en or. Tout semble lui réussir.
Mais il le sait : comme cantor, il n’était pas le premier choix. Il va donc devoir faire ses preuves, et rapidement.
Dès son arrivée à Leipzig, il s’attèle donc à l’une de ses fonctions principales : composer des cantates pour toute l’année liturgique, c’est-à-dire pour chaque dimanche et jour de fête du calendrier chrétien. Environ 60 cantates par an. Pour quelqu’un qui jusque-là n’en a écrit qu’une poignée, ce n’est pas rien ! Entre 1723 et 1726, Bach compose près de 160 cantates – et pas des moindres…

Bach ne chôme pas durant ses premières années à Leipzig. Mais ensuite ? Ensuite… il ralentit le rythme. Entre 1730 et 1750, on ne garde trace que d’une petite trentaine de cantates – en 20 ans !

Il n’est pas facile de déterminer le nombre exact de cantates composées par Johann Sebastian Bach. Certaines ont traversé les siècles. D’autres ne sont connues que par des témoignages… D’autres encore pourraient bien avoir existé, mais s’être égarées quelque part entre le XVIIIe siècle et nous. Quoi qu’il en soit, il semblerait que Bach ait composé environ 300 cantates, dont le tiers a été perdu. « 300 cantates, c’est énorme ! » me direz-vous. Mais si l’on réfléchit bien, 300 cantates ne couvrent que cinq années liturgiques… alors que Bach officie à Leipzig pendant 27 ans !
D’ailleurs, la comparaison avec ses contemporains – et concurrents pour le poste de cantor à Leipzig – parle d’elle-même : Telemann compose 1 100 cantates, et Graupner, pas moins de 1 400. Heureusement pour Bach que le talent d’un compositeur ne se mesure pas uniquement à sa productivité, ni à son bilan chiffré…

Il faut dire que les cantates qu’il a déjà composées lui permettent un peu plus de flexibilité : il peut les replacer dans le calendrier musical d’une année sur l’autre. Et maintenant qu’il a fait ses preuves et que plus personne ne remet en cause sa légitimité, il peut aussi faire jouer des pièces d’autres compositeurs. Il n’a alors « plus qu’à » diriger ses musiciens !
Mais surtout, Johann Sebastian peut maintenant se lancer dans la composition d’œuvres particulièrement ambitieuses, imaginées pour des ensembles bien plus imposants et virtuoses que tout ce qu’il a pu faire auparavant. Le 14 avril 1724, jour du Vendredi Saint, la Passion selon saint Jean résonne pour la toute première fois…

Les chefs-d’œuvre se succèdent : Passion selon saint Matthieu en 1727, Passion selon saint Marc (aujourd’hui perdue) en 1730, Oratorio de Noël en 1734, Oratorio de Pâques en 1735… Mais aussi le Kyrie, le Gloria, le Magnificat… et bien sûr la Messe en si mineur en 1733. Ces œuvres remportent un succès incontestable et font encore grandir la réputation de Bach. Mais si on y regarde de plus près, elles ne sont pas si originales que ça. Par exemple, prenons cet extrait du Crucifixus de la Messe en si mineur.

Et maintenant, la Cantate BWV 12 « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen », composée à Weimar en 1714. Comme un air de ressemblance, n’est-ce pas ? Eh oui ! Durant toutes ces années, Bach puise dans ses précédentes compositions. Il réemploie, reprend, arrange, pour reformuler sa propre musique dans de nouvelles œuvres plus imposantes, plus « parfaites ».

L’Oratorio de Noël, composé en 1734, est un bon exemple de son talent pour le recyclage. Il est agencé en six cantates : trois pour les jours de la fête de Noël, une pour le jour de l’an, une pour le premier dimanche de janvier et une pour l’Épiphanie. Mais cet oratorio puise en réalité une bonne partie de sa matière dans des musiques préexistantes… Bach réemploie notamment trois de ses cantates profanes composées l’année précédente, non pas pour Leipzig, mais pour Dresde. À l’époque, il cherche à obtenir le poste de musicien de la cour de Frédéric Auguste II, le nouveau prince électeur de Saxe. Certes, la transposition est faite avec beaucoup de brio, mais tout de même ! Peut-être Bach se disait-il que Leipzig était bien loin, et que personne ne s’apercevrait du tour de passe-passe ? Ou tout simplement, que cette musique méritait un nouvel écrin, plus prestigieux, et surtout, d’être élevée à une dimension sacrée ?

Dès la fin des années 1730, la production de Bach se réduit considérablement. Certes, en plus de la Thomaskirche, il doit aussi assumer les fonctions de directeur musical pour trois autres églises de taille plus modeste. Mais ce n’est pas ce qui lui demande le plus de travail, puisque c’est généralement la même musique qui est jouée dans ces différents lieux.

Alors, que fait Johann Sebastian Bach durant ses dernières années à Leipzig ? Peut-être la réponse est-elle à trouver ailleurs que dans sa musique. Car il y a plusieurs passions, dans la vie de Bach.

À ce titre, l’inventaire de ses biens laissés derrière lui est particulièrement éclairant – et touchant, aussi.
Bach s’éteint le 28 juillet 1750, affaibli à la suite d’opérations ratées de la cataracte. Son ophtalmologiste, un certain John Taylor, infligera deux ans plus tard le même « traitement » à Georg Friedrich Haendel à Londres. Le résultat sera tout aussi mitigé.
À la mort de Johann Sebastian, on dénombrera chez lui cinq clavecins, trois violons, trois altos, deux violoncelles, une viole de gambe, un luth et une petite épinette. Mais aussi 52 volumes de théologie, dont une bible annotée et deux anthologies complètes de Luther.
De toute évidence, les signes d’une vie de musicien et d’employé de l’Église… mais pas seulement. Disposer d’une telle bibliothèque était un fait rare pour l’époque, où les livres étaient chers et l’érudition peu accessible – surtout pour un autodidacte comme Bach, qui n’était pas allé à l’université. Quant aux instruments, pourquoi en posséder autant si ce n’était pour en jouer avec ses proches ? Et qui de plus proche que son épouse Anna Magdalena et ses enfants, dont tant furent musiciens ? D’après le témoignage de son fils Carl Philipp Emanuel, Johann Sebastian semble d’ailleurs avoir été un bon père, aimant et chaleureux avec ses enfants. Bien loin de l’image austère et colérique qui peut ressortir de certaines lettres ou de certains portraits, sourcils froncés et air revêche !

En définitive, Leipzig aura-t-il été un terrain de jeu fertile, ou une retraite dorée pour Bach ? Sans doute la vérité se trouve-t-elle quelque part entre les deux. On peut imaginer, au fil des ans, un Johann Sebastian Bach s’octroyant enfin le temps d’étudier, de lire, de se consacrer à ses proches. En bref, de vivre une vie spirituelle et intellectuelle riche et nourrie d’affection familiale. Et si Bach avait trouvé sa propre formule, son propre équilibre entre vie professionnelle, personnelle et spirituelle ? Serait-ce cela, le secret d’une vie « bien tempérée » ?

Bien sûr, nous ne pouvons qu’imaginer tout cela. Mais ce qui est certain, c’est que même si nous aimerions que Bach nous ait laissé encore plus de chefs-d’œuvre, chaque fois que nous jouons ou que nous écoutons sa musique, c’est un nouveau cadeau qu’il nous offre.
Et ça, c’est à chaque fois une nouvelle histoire !

Paul Agnew

Codirecteur musical des Arts Florissants

  • Un podcast de Paul Agnew
  • Réalisation : Taïssia Froidure
  • © Cité de la musique - Philharmonie de Paris