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Le laboratoire de la création #10 - Les sons, les parfums et l'air de Messiaen

Publié le 17 août 2022 — par Thomas Vergracht

Quand on évoque le nom de Messiaen, on songe à l'orgue, à la foi catholique et aux chants d’oiseaux... Mais qui se cachait vraiment derrière ces grandes lunettes et ces éternelles chemises colorées à col « pelle à tarte » ?

La série Le Laboratoire de la création analyse les œuvres marquantes qui ont forgé la modernité, de l’après-guerre à la période contemporaine. Elle nous fait pénétrer dans l’atelier du compositeur.

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LES SONS, LES PARFUMS ET L'AIR D'OLIVIER MESSIAEN

Olivier Messiaen est né à Avignon, en décembre 1908. Son père, Pierre Messiaen, est enseignant, et sa mère, Cécile Sauvage, est poète. C’est à Paris, où la famille déménage rapidement, que tout commence vraiment pour le jeune garçon qui montre très jeune d’étonnantes dispositions artistiques. Anecdote amusante : lorsque, enfant, il découvre le théâtre de Shakespeare, il se met à jouer toutes les pièces lui-même devant sa famille, avec costumes et mises en scène maison !

Le choc, le vrai, advient avec la musique de Debussy. Le jeune Olivier connaissait déjà ses classiques : Mozart, Gluck… Mais lorsqu’il découvre la musique de Claude Debussy, et surtout son opéra Pelléas et Mélisande, il sait qu’il sera compositeur.

Il entre à 11 ans à peine au Conservatoire de Paris. Il y étudie avec les maîtres de l’époque : Marcel Dupré pour l’orgue et l’improvisation, et surtout Paul Dukas, pour la composition et l’orchestration. Ce qui est remarquable, c’est que les premières œuvres de Messiaen possèdent déjà une très forte personnalité. Et si on se lançait dans une petite exploration de son style ?

La dimension première de la musique de Messiaen, c’est l’harmonie. Sans entrer dans les détails, Messiaen pousse l’harmonie de Debussy dans ses derniers retranchements, en utilisant des gammes très particulières, qui se construisent comme des palindromes musicaux. Le nom de ces gammes qui font la signature d’Olivier Messiaen : les modes à transposition limitée. On en entend dès ses premières œuvres, comme ici, avec son Thème et variations pour violon et piano.

Un autre aspect majeur chez Messiaen, c’est le rythme. Le compositeur est passionné par les rythmes qui, là aussi, se lisent comme des palindromes. Des séquences complexes, à la fois irrégulières et en même temps symétriques. Ces rythmes lui viennent de l’Inde antique, on les appelle des talas. On en entend un peu partout dans la musique de Messiaen, mais parfois, ils sont carrément « à découvert », si je puis dire. Tendez l’oreille vers cet extrait de sa Turangalîla-Symphonie. La percussion en arrière-plan énonce justement un rythme indien, c’est totalement bancal !

Ces deux éléments – harmonie et rythme – créent des couleurs musicales. Messiaen imagine être synesthète, c’est-à-dire voir des couleurs lorsque l’on entend des sons. Il ne l’était pas vraiment, mais ces associations colorées sont pour lui au cœur de son imaginaire. Il décrit parfois ses accords avec une acuité très colorée. Voyez plutôt, tel accord est « violet, vert, jaune » ; un autre « blanc, mauve-rougeâtre, rose et bleu » ; un suivant « rubis-bleu roi, cendre mauve » ; un dernier « orangé, vert, gris pâle, rouge ».

Un autre élément clé pour appréhender directement l’univers de Messiaen, il s’agit des chants d’oiseaux. Les plumes et les couleurs résonnent en lui, tout comme les mélodies brisées et les rythmes très complexes. Il se met même à intégrer progressivement des chants d’oiseaux textuels, recopiés sous la dictée, en pleine forêt d’abord… puis un peu partout dans le monde. Il y a des oiseaux dans presque toutes les œuvres de Messiaen. Si vous voulez des oiseaux français, voici un merle noir !

Il y a des oiseaux américains dans Des Canyons aux étoiles… Ou des oiseaux japonais dans les Sept Haïkaï. Cela dit, c’est sûrement la foi catholique inébranlable de Messiaen qui l’a amené aux oiseaux. L’intermédiaire de Saint-François d’Assise, sans doute. Le goût des histoires et du théâtre aussi. Messiaen croit en Dieu et très vite la quasi-totalité de ses œuvres (à l’exception des compositions uniquement ornithologiques) sont des louanges à sa foi catholique. Il conçoit par exemple de grands cycles sacrés, comme ses Vingt Regards sur l’Enfant Jésus. Nous entendons le n°17, Regard du silence.

Après avoir fait le tour du langage musical et des influences du compositeur, revenons à sa biographie. Après le Conservatoire, il est nommé organiste de l’église de la Sainte-Trinité à Paris, dans le 9e arrondissement. Il a juste dépassé les 20 ans. Il tiendra les claviers de cette tribune pendant 60 ans. Un record ! Engagé dans l’armée au début de la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier et conduit en détention dans un stalag en Pologne. Là-bas, avec des musiciens rencontrés dans le camp, il crée ce qui reste encore à ce jour son œuvre la plus jouée, un véritable mythe, le Quatuor pour la fin du temps, qui s’inspire directement de l’Apocalypse de Saint Jean.

Mais il n’y a pas que des passages véhéments dans le Quatuor pour la fin du temps. Le plus beau peut-être, ce serait la fin de l’œuvre, uniquement pour violon et piano. Imaginez : nous sommes dehors, le froid, un parterre de prisonniers, un violon à trois cordes, un piano désaccordé, et, dans une ferveur insondable, naît cette méditation d’une bouleversante blancheur qui irradie de lumière. Le titre du mouvement : Louange à l’Éternité de Jésus.

C’est en revenant de Pologne que Messiaen devient professeur au Conservatoire de Paris. D’abord professeur d’harmonie – puis professeur d’analyse –, il forme toute une génération de musiciens, et surtout, toute la modernité : Boulez, Stockhausen, Xenakis, puis la génération des Tristan Murail, Gérard Grisey, Michaël Levinas, jusqu’à George Benjamin qui est l’un de ses derniers élèves. En quatre décennies d’enseignement, Messiaen est devenu le parrain de la modernité musicale.

Plus qu’au Conservatoire, c’est dans le cadre feutré de son appartement du 17e arrondissement de Paris qu’il invite ses meilleurs élèves à des leçons particulières durant lesquelles il analyse de manière éblouissante des chefs-d’œuvre du XXe siècle, Le Sacre du printemps de Stravinski en premier lieu.

Messiaen est une figure à part, assez inclassable, à la personnalité immédiatement reconnaissable. Son univers mystique, empreint d’une douce lumière poétique, le rend terriblement attachant, ainsi que sa musique, véritable trait d’union entre tradition et modernité. Impossible de ne pas être touché par la musique de Messiaen !

Thomas Vergracht
© Christophe Abramowitz, Radio France 

Thomas Vergracht est l'un des producteurs du Carrefour de la Création sur France Musique. Il est le collaborateur régulier de La Lettre du Musicien et de l’Ensemble Intercontemporain.