Vers la page Accessibilité Menu mobile Menu principal Aller au contenu principal Pied de page Plan du site Recherche

Philharmonie de Paris - Page d'accueil

Les Six, singuliers pluriels

Publié le 30 novembre 2022 — par Pierre Brévignon

— Le groupe des Six avec Cocteau (au piano) - De G. à D. : Milhaud, Auric, Honegger, Tailleferre, Poulenc, Durey - © Bridgeman Images

La Philharmonie rend hommage à l’un des collectifs les plus emblématiques du Paris des années 1920. Un groupe éphémère, qui n’a de groupe que le nom, et dont l’éclectisme a fait de la musique française un phare dans la création musicale.

— E. Garcia Benito, Le Bœuf sur le toit, La Gazette du bon ton (1920) - © Mary Evans / Bridgeman Images

Toute la beauté paradoxale du groupe des Six, cet étrange météore qui traversa le ciel de la musique française au lendemain de la Première Guerre mondiale, réside en une énigme : son existence est à la fois totalement irréfutable et irrémédiablement élusive. Si l’on s’en tient à son acte de baptême et à son faire-part de décès, le groupe n’exista en effet que trois petites années. En janvier 1920, le critique Henri Collet annonce dans les colonnes de Comœdia la découverte des « Six français » et prophétise l’avènement de jeunes musiciens révolutionnaires. En janvier 1922, pourtant, le même Henri Collet signe dans la même revue un article en forme de mea culpa annonçant sobrement « le crépuscule des Six ». Quelques mois plus tard, Erik Satie, parrain du groupe, entérine officiellement la dissolution. Les concerts organisés à la Philharmonie de Paris du 26 au 29 janvier 2023 permettront de cerner un peu mieux les contours de ce collectif aussi attachant qu’éphémère.

L’époque qui prélude à l’apparition des Six est marquée par une déflagration artistique : le 29 mai 1913, dans le tout nouveau Théâtre des Champs-Élysées dont l’architecture Art déco se présente déjà comme un manifeste moderniste, Le Sacre du printemps, dansé par les Ballets russes de Serge de Diaghilev sous les huées et les hourras d’un public chauffé à blanc, consacre le jeune Igor Stravinski enfant terrible de l’avant-garde. En une soirée, les brumes impressionnistes de Debussy et les sortilèges vaporeux du wagnérisme où s’engourdissait le paysage musical français à l’orée du XXe siècle semblent s’évanouir sous les coups de boutoir sauvages de la rythmique stravinskienne. Dans la salle, un jeune homme au visage fardé assiste au spectacle et au scandale avec une fascination égale. Il se nomme Jean Cocteau.

 

— Darius Milhaud, Le Bœuf sur le toit - Orchestre de Paris, Alondra de la Parra (dir.) à la Philharmonie de Paris (2015)

Cette épiphanie ouvre un nouvel horizon à celui que les habitués des salons bohèmes de Paris connaissaient comme « le Prince frivole ». Après plusieurs essais infructueux avec la troupe de Diaghilev, Cocteau conçoit l’argument d’un ballet auquel il convie deux dynamiteurs de formes : l’imprévisible Erik Satie pour la musique, apparié à Pablo Picasso pour les costumes et les décors. Parade, créé quatre ans presque jour pour jour après Le Sacre du printemps, provoque, lui aussi, son scandale (concert du 28 janvier). Deux chocs artistiques qui se font écho de part et d’autre d’un conflit mondial : l’époque est de tous les chaos.

De tous les espoirs, aussi. Parmi les spectateurs de Parade se trouvaient plusieurs élèves du Conservatoire de musique de Paris : le timide Francis Poulenc, la brillante Germaine Tailleferre, le discret Louis Durey et Georges Auric dont les talents précoces lui valent la réputation de « Rimbaud musical ». Leurs œuvres ont déjà eu les honneurs des concerts bohèmes organisés du côté de Montparnasse, sous l’égide plus ou moins officielle de Satie et Cocteau. Mêlées aux compositions des grands anciens, Ravel et Debussy, elles font entendre des voix singulières où règnent la fantaisie et la légèreté, le pastiche et la cocasserie. Tandis que la guerre fait rage, leur unique mot d’ordre semble être : divertir à tout prix. C’est dans l’euphorie d’un de ces concerts que Satie annonce la création du groupe des Nouveaux Jeunes, auquel se joindront bientôt deux autres camarades du Conservatoire, le Suisse Arthur Honegger et le Provençal Darius Milhaud. Le Six sont formés, et Cocteau se fait leur manager.

— Germaine Tailleferre, Arabesque, pour clarinette et piano

 

Une fois la guerre passée, son infatigable prosélytisme propulse cette bande d’amis sous les feux de la rampe, à la conquête de salles de plus en plus prestigieuses – ou atypiques, tel ce bar du huitième arrondissement qui prendra le nom de Bœuf sur le toit, en référence au ballet surréaliste rapporté du Brésil par Milhaud (concert du 28 janvier). Henri Collet leur a trouvé un nom publicitaire, Cocteau se charge de leur fournir un manifeste esthétique. Son petit essai polémique Le Coq et l’Arlequin se présente comme le bréviaire du nouveau compositeur français, appelé à rejeter « les musiques à écouter la tête dans les mains » signées Debussy, Wagner et même Stravinski, pour leur préférer le dépouillement faussement simple d’un Satie. Désormais, la « musique française de France » puisera son inspiration dans l’humble poésie du quotidien, les fanfares, le cirque, le café-concert et le music-hall dont Montmartre offre le spectacle si revigorant. Oubliées les complexes architectures symphoniques et les interminables fresques lyriques : l’heure est à la miniature chambriste, aux alliances de timbres inusitées. Les vents doivent l’emporter sur les cordes, les motifs se refuser au développement, les sonorités se décanter (concerts du 29 janvier). Un principe d’économie que Cocteau résume ainsi : « Le peintre a toujours trop de couleurs sur sa palette et un musicien trop de notes sur son clavier. »

Ces préceptes coctaldiens, si séduisants soient-ils, ne sont pas nécessairement adoptés comme paroles d’Évangile par les individualités constituant le groupe des Six. Peu à peu, la révolution annoncée sans doute hâtivement tourne court ; chacun des membres du groupe affirme son style propre et trace son sillon dans l’histoire de la musique française. Poulenc deviendra l’un des grands compositeurs de mélodies et d’opéra de son temps (concerts des 27, 28 et 29 janvier), Milhaud l’un des musiciens les plus prolifiques du XXe siècle, Auric le compositeur attitré des films de Cocteau, Durey mettra son art austère et attachant au service de la cause communiste, Honegger composera des fresques symphoniques où transparaît sa dévotion à Bach et à Beethoven. Quant à Germaine Tailleferre, elle laisse à sa disparition en 1983 un catalogue encore trop peu exploré dont le concert du 26 janvier dévoilera l’étrange beauté et le raffinement tout ravélien.

— Poulenc La Voix humaine, Karen Vourc'h
Pierre Brévignon

Traducteur, écrivain, critique et mélomane, Pierre Brévignon est l’auteur du Dictionnaire superflu de la musique classique (avec Olivier Philipponnat, Castor Astral, 2015), de la biographie Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes (Hermann, 2012) et de l’essai Le Groupe des Six, une histoire des Années folles (Actes Sud, 2020).